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Le film « Les immémoriaux » réalisé en 1982 par Ludovic Segarra est une adaptation libre d’un récit de voyage de Victor Segalen. En 1905, l’écrivain décrivait dans « Les immémoriaux » le passage du monde maori vers un autre monde évangélisé.
Marc Giannesine dans un article paru dans le Monde en 1987 écrivait : « Mais attention, l’aventure selon Segalen est un changement total de vie, de peau. Il ne s’agit pas pour lui de singer superficiellement les coutumes des Maori, mais de dépouiller en esprit sa propre culture pour mieux sentir celle des autres. C’est l’exotisme au sens le plus pur du terme, comme Baudelaire l’entendait, un art des correspondances entre les choses les plus diverses. »

120_LES_IMMEMORIAUX_03Henri Hiro, figure emblématique dans le Pacifique, de la défense de sa culture, remonte pour nous le temps en suivant le texte de Segalen. Un leitmotiv dans ses propos : "Je ne reconnais plus ma terre, ma terre ne me reconnaît plus". Pieds nus, vêtu d'un paréo, il part à la recherche de son île et de sa culture. Issu du monde maori qui vivait en païen, il constate le mal fait par les missionnaires qui à coup de bonnes paroles et de morale chrétienne ont réduit ce peuple à l'oubli collectif. Interpellant les touristes qui débarquent à l'aéroport de Papeete, il leur lance : « Et puisque aujourd’hui tout se vend, c'est votre argent que nous saluons en acceptant de nous perdre ». Sa quête le mène au coeur de l'île où il livre un véritable corps à corps avec des puissances secrètes (plans de danses rituelles). Suivi par d'autres Tahitiens, il vit à travers une nuit inoubliable un retour au monde païen fait de joies et de voluptés.
A Marc Giannesine de conclure : « Dans le documentaire, à mi-chemin entre le reportage et la fiction (comme dans l’œuvre de Segalen se mêlent intimement le réel et l’imaginaire), un homme est chargé de faire la liaison entre le présent dégradé et l’immémorial. C’est le dernier homme porteur de la parole magique… qui nous emmène. Où ? Dans un monde polyphonique, de danses frénétiques, retentissant en accents brutaux, ensorcelant et laissant éclater toute la démesure de la nature. Feu, terre, eau pure, chair, toute une matière vivante en effervescence, prise dans une ronde extatique, rythmée aux temps sourds d’un rituel… Segarra comme Segalen sont des voleurs de feu ».

Ludovic Segarra
Toute sa vie Ludovic Segarra s’est passionné pour les civilisations non occidentales et les spiritualités d’Orient. Pendant 35 ans - son premier film date de 1972 -, cet aventurier de l’esprit a su faire partager avec talent et exigence sa curiosité insatiable, dans des documentaires mémorables, filmés aux quatre coins du monde au contact de populations et de cultures ancestrales. Ludovic Segarra est décédé en décembre 2007 après s’être battu de longs mois contre la maladie.

Interview de Ludovic Segarra 
"J’aimerais que ces films procurent un « frisson », une nostalgie, celle d’une innocence perdue, que ce choc soit du même ordre que lorsque l’art nègre et les arts dits primitifs ont fait leur éruption entre 1910 et 1920 et ont créé ici une révolution dans le domaine esthétique. C’est audacieux, mais je pense très profondément que nous avons besoin de ces témoignages qui peuvent éclairer nos vertiges actuels. D’ailleurs cette quête obsède les occidentaux depuis des siècles, il suffit de lire Rimbaud : « Je suis une bête, un nègre… Connais-je encore la nature ? Me connais-je ? J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse. »
Paradoxalement l’extrême lointain, l’exotisme, dans le sens où Victor Segalen et Gauguin l’ont pratiqué permet de prendre conscience de sa propre originalité. En pénétrant dans l’intimité d’un peuple, d’une culture, sans verser dans un mimétisme des amateurs de pittoresque simpliste, en se dépouillant, en esprit, de sa propre culture pour mieux sentir celle des autres, pour mieux apprécier la différence, au bout de ce chemin on se retrouve « agrandi» de ce qui nous est commun, fondamentalement."
Extrait d’une interview de Ludovic Segarra (alors directeur de la collection « Arts du Mythe » sur Arte), recueillie par Marianne Lévy-Leblond, ARTE France et Angelika Schindler, ARTE Deutschland.